Pourquoi est-ce si dur de changer de vie ?

Intéressons nous à la sociologie du changement.
Pourquoi est-il si difficile de devenir quelqu’un d’autre, notamment aux yeux des autres ? Serait-ce aussi dur de changer sans le poids de l’environnement social ? Compliqué d’assumer un changement radical auprès de ses parents, auprès de son cercle d’amis, de connaissances … et de soi-même !

Il n’est pas question là d’ascension sociale, qui tendrait à faire penser qu’être cadre sup. vaudrait mieux qu’être un artisan, mais de changement social (changement de groupe social auquel nous appartenons, changement de classe sociale), un changement assez profond pour qu’il y ait rupture. C’est valable pour un changement de travail « radical » tout comme une (re)conversion religieuse.

Pour illustrer ce changement, ici un article sur Pedro Correa, l’ingénieur devenu artiste photographe.

La force du déterminisme social

Le contexte socio culturel dans lequel nous évoluons influence notre comportement, quoi de plus normal, c’est ça le déterminisme social.
Nous n’en avons pas forcément conscience. Nous pensons agir totalement librement et selon notre libre arbitre, alors que ça n’est pas le cas. Comment s’avouer qu’un rôle social nous est assigné et que cela est le fruit du déterminisme social ? Car le déterminisme social, c’est aussi par exemple la domination masculine et les siècles de patriarcat avec les règles implicites attribuant telle ou telle responsabilité, obligation, à l’homme ou la femme.

La socialisation primaire

Selon l’approche traditionnelle, la socialisation primaire (dans l’enfance) se fait principalement dans la famille, à l’école, en collectivité, période durant laquelle les normes sont acquises par un phénomène de conditionnement et d’intégration de celles-ci (une fois normalisées, l’individu pense qu’elles sont le fruit de sa propre conscience).

L’habitus et le capital social

L’habitus en sociologie est une espèce de manière d’être, de penser, une « disposition de l’esprit ». Il est acquis tout au long de la vie.
Le sociologue Pierre Bourdieu parle d’un capital social partagé par les personnes appartenant à la même classe sociale. Il détermine cet habitus, les comportements à adopter et les limites au delà desquelles il n’est pas « convenable » d’agir. Il est présent dans tous les domaines (loisirs, travail, éducation…)

Le capital social selon Pierre Bourdieu en 1979, une caricature de ce qui est attendu de nous ?

Déterminisme, socialisation, habitus et capital social… Prendre conscience de ces phénomènes n’est pas évident, aller à leur encontre peut être d’une certaine manière ressenti comme aller à l’encontre de sa propre nature…

La mobilité sociale, pas toujours bien vécue

La névrose de classe et transfuge social

Le transfuge social, transfuge de classe ou encore transclasse, désigne un individu qui a changé de milieu social au cours de sa vie, que ce soit par un mariage, par un emploi, par l’école… Nombre de ces individus rapportent le fait d’être ramenés constamment à leur milieu d’origine, par ceux qu’ils ont rejoints comme par ceux qu’ils ont quittés.

La névrose de classe (Vincent de Gaulejac, 1987), terme repris plus tard par Pierre Bourdieu, désigne les difficultés qu’éprouve un individu lorsqu’il change de classe sociale (grâce à l’école par exemple). C’est le passage d’une classe sociale à l’autre, vécu comme un éloignement du milieu d’origine et de l’éducation donnée par les parents, une rupture.

Pierre Bourdieu, lui même petit fils de métayer et fils de facteur en province, inclut dans le terme héritage plus que l’aspect économique : le nom de famille, le réseau de relations, le niveau culturel… En changeant, ce patrimoine ne disparaît pas par magie. Bien souvent les autres sont là pour vous le rappeler. Dans son oeuvre « Esquisse d’une socio analyse » il décrit la manière dont il a ressenti les différences sociales dès le lycée :

La violence des interactions prenait souvent la forme d’un racisme de classe appuyé sur l’apparence physique ou le nom propre, écrit-il. Tel qui devint mon principal rival dans les classes terminales […] me blessait souvent en prononçant mon nom à la manière des paysans du pays et en plaisantant sur le nom, symbole de toute l’arriération paysanne, de mon village. 

Pierre bourdieu – Esquisse d’une socio analyse

Le changement : Un mauvais moment à passer ?

de la réflexion à la prise de décision

On est peut être un peu dans le rêve, dans le fantasme, mais c’est aussi ce qui va permettre l’action. La quête identitaire. C’est l’introspection et la pensée créatrice.
Une fois la réflexion passée, Il y a la prise de décision. Un choix identitaire à faire, pour être plus en phase avec soi même.

Le passage à l’action

Vient le moment de l’action.

Il est naturel de chercher l’approbation de ses pairs… Mais au moment de l’action, il ne faut plus faire attention au regard des autres (souvent paralysant). Donner moins de poids à l’environnement, aussi difficile que ce soit, pour un temps seulement. L’action est l’action. L’indécision était le moment avant, au moment de la prise de décision.

Lors de ce voyage transformateur, nous allons rencontrer des personnes qui suivent le même chemin que nous, celui du changement. C’est comme un groupe Facebook, nous sommes animés par le même désir, alors il est étonnamment facile de communiquer.

ET LE REnouveau

Lorsque nous prenons la décision de changer radicalement (déménager dans un autre pays…), nous quittons une situation connue pour en atteindre une autre, mais entre ces deux phases, il y a le moment du changement, la phase incertaine et imprévisible, excitante, effrayante et parfois désagréable.
Nous redémarrons parfois de zéro et c’est une sensation vraiment déplaisante. Mais, où que nous allions, nous emportons nos bagages avec nous, il ne s’agit pas de faire table rase de notre identité !

S’agirait-il en fait juste d’enfiler de nouveaux habits ?? ⬇⬇

Changer : Plonger dans l’eau, quitter ses vieux habits et devenir quelqu’un d’autre

Reprenons l’exemple de l’ingénieur devenu photographe. Nous pouvons imaginer la réaction de son entourage à l’annonce de cette reconversion. Passer d’un train de vie confortable et d’un statut reconnu à des revenus incertains dans une profession où peu réussissent à en vivre.
Sa réflexion a été de penser que cette passion devait devenir son métier, qu’il serait plus heureux ainsi. Il a pris la décision de changer et l’a fait. Il a du traverser des rivières d’incertitude. (Aujourd’hui il est exposé et vend ses œuvres de 3 000 à 10 000€ pièce.)

Si nous considérons le poids du déterminisme sociale, la névrose de classe etc., changer devient alors le fruit d’une lutte et non le simple passage à l’acte.
Puisque nous parlons de conditionnement, changer de vie implique forcément un déconditionnement.
Changer veut alors dire bousculer l’ordre établi et ce qui est attendu de nous. C’est pour ces raisons qu’un changement radical est difficile à aborder.

Mais déterminisme ne veut pas dire fatalité.
Changer de vie implique un travail identitaire, entre soi et soi et entre soi et le reste du monde, c’est une phase entre deux autres phases. A aborder petit pas par petit pas.

Le discours de Pedro Correa à de jeunes diplômés ingénieurs

Pour aller plus loin :
La lutte des transclasses, un article de Libération

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s